L'histoire complète du Voyage d'Aretuza

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Chapitre 1
Je m'appelle Alissa Henson et je suis une magicienne.

Je me présente par simple courtoisie, car, en vérité, je ne compte pas faire lire ces mots à qui que ce soit d'autre. Toutefois, si vous n'êtes pas moi et lisez malgré tout ces lignes, je ferais sûrement mieux d'expliquer pourquoi j'écris ceci.

Tout commença avec quelque chose que me dit un jour ma tante, Aurora Henson :

"À un moment de ta vie, tu réfléchiras au chemin que tu as parcouru jusque-là et tu éprouveras le besoin de te remémorer ton passé. Quand on a une vie aussi longue que la nôtre, c'est un sentiment inévitable qui se manifeste forcément à plusieurs reprises. Je te donne donc un conseil : sur ta route, prends autant de notes que possible."

Il se trouve que ma chère tante avait raison. Ou bien sa suggestion fut une sorte de prophétie autoréalisatrice⁠, une graine plantée par quelqu'un de bien plus sage que moi. Aurais-je ressenti ce besoin tenace de raconter mon passé si je n'avais pas passé tant d'années à le documenter consciencieusement ? Si cela n'avait pas été le cas, cela aurait été du gâchis, non ? Dans tous les cas, je remercie ma tante, car le processus thérapeutique d'auto-analyse me fut d'un grand réconfort au fil des ans. Et il l'est toujours.

Bien sûr, je n'ai pas à fouiller ma mémoire, car j'avais tout noté sur le moment, mais je me rappelle bien la première fois où elle me dit ces mots. Nous étions assises dans une calèche, qui suivait une route très cahoteuse et longue à en mourir vers l'île de Thanedd, où je devais devenir, comme ma tante, une magicienne d'Aretuza. Je peine à trouver les mots pour décrire mon excitation durant ce voyage, mais si je devais choisir, je dirais que c'était électrisant. Voyez-vous, je savais que je deviendrais magicienne depuis, eh bien, aussi loin qu'il m'en souvienne. Contrairement à la plupart des gens qui intègrent l'illustre académie d'Aretuza (ou Ban Ard, soit dit en passant), j'y étais destinée. C'est du moins ce que m'expliquèrent ma tante et son amie Agnès (qui fut comme une deuxième tante pour moi, même si nous étions moins proches). Sachant que je devais devenir magicienne, je passai la majeure partie de ma jeunesse à attendre ce jour-là. Et impatiente comme je l'étais, l'attente fut pour moi une épreuve interminable, presque un tourment. À mon grand désarroi, ma tante Aurora m'assura souvent qu'il n'y avait aucune chance qu'Aretuza admette un bambin, aussi insistant soit-il. Avec le recul, cela me semble justifié.

Je passai une bonne partie de ma jeunesse à m'imaginer en magicienne, avec un chapeau pointu, une robe fluide remarquable et une baguette pointée dans une superbe pose, même si l'enfant que j'étais savait déjà que les magiciennes ne ressemblaient pas vraiment à ça. Je le savais pour avoir déjà passé beaucoup de temps en compagnie de magiciens, car Aurora m'emmenait toujours avec elle quand elle quittait Gors Velen pour rendre visite à ses collègues ou d'autres connaissances. Je rencontrai même tous les membres fondateurs du Conclave du Don et de l'Art avant de savoir marcher ou parler, ce qui était, comme on me le répéta sans cesse, un privilège rare.

En fait, ce fut à cette époque que je vécus mon premier "événement de canalisation" : c'est ainsi que l'on désigne souvent le moment où un enfant manifeste pour la première fois une affinité avec la magie. Je ne m'en rappelle pas les détails, mais on me raconta l'histoire à maintes reprises durant mon enfance. Toutes ces années après, je souris encore en imaginant un Herbert Stammelford hystérique, agitant les bras frénétiquement pour tenter d'enlever le crottin de cheval de sa cape. "C'est dégoûtant ! C'est dégoûtant !" hurlait-il, à ce qu'il paraît. Cependant, je suis toujours outrée qu'il ait soutenu que je lui avais simplement lancé les excréments avec les mains, car il refusait de croire qu'un enfant de mon âge, et une fille par-dessus le marché, puisse posséder une capacité télékinétique aussi puissante. Lors de notre dernière rencontre, il m'affirma n'avoir aucun souvenir de cet événement et mit en doute sa réalité même. Je crois qu'il était encore gêné.

Bref, le jour où nous nous rendîmes à Aretuza pour la première fois à bord de cette affreuse calèche, j'avais onze ans, ce qui était assez jeune pour une adepte, et j'en garde une certaine fierté. (Je ne comprends toujours pas pourquoi nous n'utilisâmes pas simplement un portail, même si l'expérience cachait peut-être une leçon sur la patience, j'imagine. Ma tante adorait enseigner, aussi bien en classe qu'à l'extérieur.) En vérité, j'avais déjà vu l'école de nombreuses fois auparavant, mais seulement de loin, n'ayant jamais eu l'autorisation de la visiter. Ma tante Aurora s'était montrée inflexible sur le sujet, répondant souvent à mes demandes avec un autoritaire "quand tu seras prête, mon enfant". Au lieu de ça, je devais séjourner dans sa résidence proche de Gors Velen pendant qu'elle prodiguait ses cours, mais, heureusement, je pouvais au moins contempler avec envie l'école située de l'autre côté de la baie. Avec le recul, c'était probablement plus une malédiction qu'une bénédiction, car cela ne faisait qu'aviver mon impatience.

Aujourd'hui, toutes ces années plus tard, j'éprouve une infinie nostalgie en relisant les mots que j'écrivis il y a si longtemps. Les premiers mots que je notai sur le conseil d'Aurora, en fait, gribouillés sur un morceau de parchemin alors que notre calèche s'arrêtait près d'Aretuza :

"J'y suis. J'y suis enfin ! C'est le plus beau jour de ma vie !"

Je me souviens avoir sauté hors de la calèche et être restée debout devant l'école, émerveillée, les yeux écarquillés, bouchée bée. À ce moment-là, j'étais sûre (plus que pour toute autre chose au cours de ma vie) que devenir une magicienne d'Aretuza était la seule chose au monde qui comptait pour moi.

C'est drôle comme les choses peuvent changer.
Chapitre 2
Si vous n'avez pas encore eu la chance de contempler Aretuza et l'île où elle se situe, je vous conjure de trouver une occasion de le faire. L'endroit est magnifique, dedans comme dehors. Cependant, à moins que vous n'ayez d'importantes affaires à conduire ou des connaissances influentes, je crains que le plus gros du site ne demeure un mystère pour vous. Les visiteurs, et même les clients, sont souvent restreints à Loxia, le niveau le plus bas de l'île. Malgré tout, même la vue depuis Gors Velen est assez spectaculaire, et, par temps dégagé, l'on peut admirer toute l'île de Thanedd, avec le gigantesque bloc de pierre du palais de Garstang, dont la structure semble taillée dans la roche sur laquelle elle se dresse, couronnée par des dômes dorés scintillant sous le soleil ; la haute tour solitaire de Tor Lara (la tour de la Mouette), qui surplombe le cap, son sommet souvent perdu dans les nuages ; et, bien sûr, Aretuza. Un superbe tableau nous est offert, c'est le moins que l'on puisse dire.

Je reste encore ébahie par tant de beauté. Mais à l'époque, mon émerveillement était tout simplement accablant.

Ma première journée à Aretuza fut, comme je le notai à l'époque, une merveilleuse occasion ! L'excitation que je contenais depuis des années pouvait enfin jaillir, et je souriais irrépressiblement, sautais partout comme une sauterelle agitée, posais bien trop de questions. Je ne voulais pas passer pour une enfant surexcitée, mais j'étais incapable de me contrôler. Heureusement, je crois que les autres filles se souciaient trop de leur propre attitude pour remarquer la mienne.

Toutefois, comme souvent, mon enthousiasme (peut-être un peu excessif) fut vite dissipé. Mon éducation m'avait permis de me familiariser quelque peu avec les bases de la magie. Par conséquent, sans que l'on puisse le reprocher à l'école, je trouvai les premières leçons particulièrement simples et, je l'admets à contrecœur, assez ennuyeuses. Cependant, je compris qu'il devait en aller ainsi. Je devais faire comme tout le monde. Ma tante m'avait expliqué clairement que je ne bénéficierais d'aucun traitement de faveur, car elle ne voulait pas que les autres élèves la soupçonnent de népotisme. Je n'y tenais pas plus, d'ailleurs.

Toutefois, malgré les cours d'introduction fastidieux, j'appréciais assez de parler de la magie avec les autres adeptes et de la pratiquer avec elles. C'était passionnant de voir l'émerveillement de celles qui ignoraient encore les bases du pouvoir qu'elles passeraient leur vie à maîtriser⁠. Pour celles qui se montreraient à la hauteur, du moins...

Nous étions sept "initiées" au départ, mais l'une d'elles échoua aux examens d'entrée, ce qui était malheureux mais prévisible, me dit-on, car celles qui connaissent un événement de canalisation ne possèdent pas toutes la bonne aptitude pour la magie. Aujourd'hui encore, je ne comprends pas très bien comment les épreuves servaient à évaluer nos capacités, car elles n'avaient pas de lien tangible avec l'utilisation de la magie ou les connaissances sur sa pratique. Elles consistaient surtout à identifier des formes, des motifs, des éléments, et à répondre à des questions sur des thèmes étranges et variés. Depuis mon admission, les examens d'entrée ont changé plusieurs fois, en général à la nomination d'une nouvelle directrice, et les dernières versions sont assurément plus sensées. Malgré tout, je réussis les tests et cela seul comptait alors. (Oh, imaginez si la nièce d'Aurora Henson, l'enfant magique si douée et extraordinaire, avait raté les examens d'entrée. La honte aurait été insupportable.)

Au début, il n'y avait, comme je l'ai mentionné, qu'une poignée d'adeptes, aussi partagions-nous beaucoup de leçons avec des élèves plus âgées. Ce fut durant l'un de ces cours que je rencontrai la plus gentille fille que j'aie pu compter parmi mes amies. Elle s'appelait Kalena. Elle était alors en quatrième année et je l'ai tout de suite appréciée. Même si elle n'était pas la plus brillante (loin de là, en fait), elle était gentille, drôle, attentionnée et sut me mettre à l'aise. Elle était exactement la compagne qu'il me fallait et je lui serai éternellement reconnaissante de l'avoir rencontrée.

Si l'univers est en équilibre constant, comme l'affirment certains érudits, alors il est normal que le jour où je trouvai une amie, je me fis aussi une ennemie. Elle s'appelait Yanna et faisait partie de la première classe d'Aretuza, ce qui voulait dire qu'elle était déjà diplômée et qu'elle participerait parfois à la formation des élèves plus jeunes. Je crains de ne pas trouver de mots assez forts pour décrire le mépris que m'inspiraient Yanna et ses cours, tout simplement horribles. Pour des raisons qui m'échappaient alors, elle ne manquait pas une occasion de me ridiculiser et me dénigrer devant les autres adeptes. La moindre erreur, ou le simple fait d'émettre un avis divergent, donnait vite lieu à un discours acerbe sur mes capacités pitoyables ou, dans les pires jours, à une punition monotone, comme récurer les toilettes.

Je méprisais profondément Yanna mais, hélas, devais supporter ses cours à l'occasion, car il n'y avait qu'une poignée d'enseignantes officielles, ou "maîtresses", à Aretuza⁠. Elles n'étaient que quatre, à vrai dire, chacune étant spécialisée dans son propre élément fondamental : l'eau, l'air, la terre et le feu. Voyez-vous, il était admis, et c'est encore le cas aujourd'hui, qu'un jeune magicien n'apprendrait à maîtriser qu'un seul élément, à condition même qu'il parvienne à accomplir cet exploit (ce qui est donné à bien peu). À ce jour, l'on ne connaît qu'un seul sorcier au monde ayant réussi à maîtriser les quatre éléments⁠. Il s'appelait Jan Bekker.

Et à l'époque, je souhaitais désespérément être la deuxième.
Chapitre 3
Durant mes premiers mois à l'école, Aurora assura la plupart des cours. Les plus jeunes adeptes voyaient rarement les autres enseignantes, car leurs éléments respectifs étaient considérés bien trop avancés pour les débutantes. Voyez-vous, ma tante était la maîtresse spécialiste de l'eau, l'élément considéré comme le plus sûr et donc le premier que les magiciennes doivent apprendre à manipuler.

De l'hydromancie à la manipulation de l'esprit, nous passâmes le plus clair du premier trimestre à nous plonger dans l'élément de l'eau, répertoriant ses nombreuses utilisations bénéfiques et apprenant la théorie avec un sens méticuleux du détail. C'était pénible, vous l'imaginez bien, d'être si près d'utiliser la magie, mais d'être restreinte par le carcan du programme scolaire. Je ne garde qu'un souvenir flou des cours d'introduction banals, mais me rappelle encore nettement notre premier exercice.

Nous venions de suivre un cours sur les veines d'eau qui s'écoulent sous terre. Presque partout. Ces veines, et leurs intersections, sont une des sources de pouvoir les plus accessibles dans lesquelles les magiciens peuvent puiser, et elles constituent donc un excellent point de départ pour les pratiquants inexpérimentés. Pour notre premier exercice pratique, nous fûmes mises au défi de récupérer chacune un cristal magique dans les grottes sous Aretuza. Cachés au cœur des entrailles labyrinthiques, les cristaux avaient été placés au-dessus de la source la plus puissante de pouvoir des environs, et c'était là le défi : nous devions localiser les veines et intersections les plus puissantes et les suivre jusqu'à l'endroit secret. C'était une tâche relativement simple.

Du moins le pensais-je.

Heureusement, nous ne devions pas entrer dans ces passages sombres et humides les mains vides. Chacune de nous pouvait emporter un objet pour l'aider dans sa tâche. La plupart des filles optèrent, par ignorance, pour une baguette de sourcier. C'était un choix évident, en surface, mais l'utilisation d'un tel objet présentait un sérieux défaut si l'on prenait le temps d'y réfléchir. Voyez-vous, les baguettes de sourcier permettent de détecter les intersections assez facilement, mais pas de distinguer la puissance de la source. Bref, dans un labyrinthe d'intersections, elles étaient pour ainsi dire inutiles.

Je décidai de faire preuve d'originalité en choisissant Fripouille, un chat tigré assez dodu. Même s'il vivait à Aretuza, personne n'avait déclaré en être propriétaire, et il fut considéré affectueusement comme la mascotte de l'école durant sa vie (incroyablement longue, si mes souvenirs sont bons). Je le choisis, car, comme la plupart des chats, il pouvait détecter les sources de pouvoir⁠, et ces animaux avaient la réputation d'aimer dormir aux intersections. Fripouille disparaissait souvent pendant des heures, voire des jours, pour revenir nimbé d'une délicate aura. Je m'étais toujours demandé où il allait puiser ce pouvoir et en déduisis qu'il allait probablement se prélasser au cœur du complexe sous l'école : l'endroit où étaient probablement cachés les cristaux. Cela valait au moins la peine d'essayer. (Remarque : personne ne sait comment les chats absorbent la magie ni pourquoi ils le font. Même les mages les plus curieux butent sur la question depuis des siècles et cela reste un des grands mystères de notre époque.)

Il se trouve que mon plan fonctionna.

De justesse...

Je passai des heures à trotter derrière le chat, qui déambulait nonchalamment dans les grottes sans manifester le désir d'atteindre une destination particulière. Il s'arrêtait et s'allongeait souvent sans raison particulière, sinon pour faire sa toilette ou déplacer à coups de patte un caillou ayant attiré son attention. Toutefois, le plus gros problème (que j'aurais vraiment dû prévoir) fut la présence abondante de vermines dans les grottes. Chaque fois qu'un rongeur surgissait d'un recoin, Fripouille se lançait à sa poursuite. Je me souviens avoir rêvé d'une baguette de sourcier lorsque mon ami poilu disparut dans un passage étroit en poursuivant un gros rat pour ne revenir qu'au bout de presque une demi-heure.

Après une exploration qui me sembla durer des jours, Fripouille me conduisit enfin à la salle secrète. Toutefois, ce ne fut pas la victoire que j'espérais tant. Il ne restait plus que deux cristaux, ce qui voulait dire que j'étais l'avant-dernière à les trouver⁠. J'étais dépitée. Et même si je fis la tête un moment en rejoignant la sortie des grottes, je découvris rapidement que ma situation aurait pu être bien pire.

Voyez-vous, personne ne rapporta jamais le dernier cristal.

Zoriyka, une des élèves les plus âgées et brillantes de notre année, n'était pas revenue du réseau de tunnels souterrains. On nous assura que c'était habituel, que cela arrivait à une ou deux élèves chaque année, mais qu'elles finissaient tôt ou tard par remonter à la surface. Cependant, le soleil se coucha bientôt et il n'y avait toujours aucune trace de Zoriyka.

Cette nuit-là, Nina Fioravanti, la maîtresse de la terre, lança des recherches avec un petit groupe d'adeptes plus âgées. Elles avaient étudié les grottes dans le cadre de leurs cours d'archéologie et connaissaient donc assez bien le réseau. Toutefois, le labyrinthe comprenait apparemment encore beaucoup de couloirs qui leur étaient inconnus et qui descendaient bien plus profond qu'elles ne l'imaginaient.

Il leur fallut douze heures pour retrouver la fille, qui quitta Aretuza dès le lendemain. Définitivement.

Kalena m'expliqua qu'elle était tombée sur Zoriyka alors que Klara Larissa de Winter, fondatrice et directrice de l'école, lui faisait franchir précipitamment le portail d'entrée pour la mettre dans une calèche. Elle me dit que la fille était loin d'être aussi enjouée que d'habitude : elle était blême et avait les yeux vitreux et absents, comme si elle était plongée dans une profonde transe. Quand Kalena lui avait demandé comment elle se sentait, Zoriyka l'avait ignorée complètement. Ou bien elle ne l'avait pas entendue du tout... D'après la description de Kalena, la fille était dans un état entre la pétrification et la paralysie.

Il m'arrive encore de repenser à ces grottes, à ce qui a pu lui arriver dans les entrailles obscures d'Aretuza. Ou à ce qu'elle a pu y voir. Les enseignantes, ma tante comprise, refusèrent carrément d'évoquer le sujet et réprimandaient quiconque l'abordait. Tout ce que j'appris alors sur cette affaire, et je n'en sais pas plus aujourd'hui, c'est que peu après le départ de Zoriyka de l'école, la maîtresse de Winter donna l'ordre de sceller indéfiniment toutes les entrées connues des grottes, et que l'on n'envoya plus jamais aucune adepte chercher des cristaux dans le noir.
Chapitre 4
Ceux qui me connaissent savent que je préfère les approches pragmatiques. J'ai toujours aimé la théorie, pour laquelle j'ai toujours été douée, mais rien ne vaut une mise en pratique constructive de son talent et de ses connaissances. Durant tout mon séjour à Aretuza, Nina Fioravanti, la maîtresse de la terre, contribua plus que toute autre à me faire apprécier la pratique.

La terre est un élément assez difficile à appréhender, et j'ai toujours respecté ceux qui le maîtrisaient : ils étaient et sont aujourd'hui encore assez peu nombreux. La difficulté vient de l'inefficacité de cet élément, car le pouvoir qu'il abrite est, comme la structure même de la terre, stagnant. La terre ne s'écoule pas activement, comme l'eau, l'air et le feu, alors il n'est pas facile de la déplacer d'un point à un autre, même en la guidant avec une main magique. Bref, il faut une quantité d'énergie incroyable pour puiser dans cet élément et il n'est donc pas pratique, surtout pour les adeptes inexpérimentées.

Après une année entièrement consacrée à l'eau (hormis quelques cours sur l'air), nous fûmes jugées prêtes à aborder les bases de la terre. Je m'attendais à quelques mois de théorie d'introduction, comme il était de coutume, mais fus agréablement surprise lorsque Nina nous emmena, dès le premier cours, sur un site de fouilles archéologiques proche pour participer aux recherches. Ces sorties se poursuivirent pendant près d'un mois et le plus étrange était que nous n'utilisions pas la moindre magie. Jour après jour, nous creusions des tranchées, tamisions la terre et classions les objets que nous trouvions : surtout de petits os d'animaux autochtones, mais aussi des pièces et des babioles sans valeur à l'occasion.

Des années plus tard, j'appris que nous n'avions rien découvert d'important car toute cette entreprise n'était qu'une comédie. En apparence, du moins. Nina utilisait le même site (sans aucune importance historique) avec toutes les classes auxquelles elle avait enseigné depuis l'ouverture des illustres portes d'Aretuza. Nina m'informa elle-même de cette ruse, des années plus tard, durant l'une de nos rencontres privées ; j'étais alors en quatrième année.

Apparemment, Nina m'appréciait depuis les toutes premières fouilles, car, sans hésiter ni poser de question, je m'étais mise au travail. Contrairement aux autres filles, je ne m'étais pas plainte, même après avoir râpé ou sali presque toutes mes tenues, ce qu'elle n'avait pas oublié. Voilà pourquoi, des années plus tard, elle m'avait recrutée pour une mission spéciale, décrite comme "extrascolaire", en me faisant promettre de ne pas en parler aux autres filles. (Je pense en avoir parlé aussitôt à Kalena : désolée, Nina.) Bien sûr, le prodige en herbe que j'étais a sauté sur l'occasion de monter dans son estime. (J'étais une telle flatteuse à l'époque.)

Il s'avéra que les responsabilités de Nina s'étendaient bien au-delà de l'élément de la terre et des débris. Depuis des années, elle était chargée de résoudre un problème particulier provenant de Tor Lara. Au sommet de la tour se trouvait un portail tristement célèbre pour son instabilité, que personne n'utilisait jamais, car qui s'y risquait trouvait presque toujours la mort, à ce qu'on dit. En fait, la tour entière était interdite à toutes les élèves. Apparemment, le portail émettait un puissant champ magique qui interférait avec la magie proche, si bien que même les sorts les plus simples lancés à proximité se transformaient en quelque chose de dangereux et imprévisible. Nina avait donc imprégné les fondations de Tor Lara et du palais de Garstang, situé non loin, avec une aura unique qui, une fois en place, supprimerait toute magie dans les parages. Après tout, un sort qui ne peut pas être lancé ne peut pas être perverti. C'était une incroyable prouesse d'ingénierie magique, surtout à l'époque.

Mon travail consistait à l'aider dans les recherches générales, à l'assister dans le processus d'imprégnation et à rassembler les objets dont la maîtresse avait besoin. On pourrait dire que j'étais sa "servante", mais cela ne me dérange pas. Même si le travail était loin d'être passionnant, le secret et l'importance de l'entreprise m'excitaient et me donnaient l'impression d'être spéciale. De plus, j'étais en quête d'approbation et c'était un moyen parfait de gagner la faveur de Nina.

Ce fut durant une nuit au palais de Garstang que Nina me révéla son stratagème avec les premières années et les fouilles archéologiques infructueuses. Elle rit de bon cœur, en m'expliquant à quel point ça la divertissait, même si ça l'attristait tout autant de savoir que les adeptes ne trouveraient jamais rien d'important durant ces fausses fouilles, malgré tous leurs efforts. Lorsque je l'interrogeai, elle m'expliqua la véritable nature des leçons, et sa réponse me laissa une impression durable.

"Avec suffisamment de temps et de patience, n'importe qui peut déplacer des montagnes, une pelletée à la fois."

C'était une vérité bien connue de tous ceux qui cherchaient à maîtriser l'élément de la terre et une attitude que Nina voulait transmettre à ses élèves dès le départ. Il s'avéra que le but de ces sorties n'était pas de découvrir un grand trésor ou un secret longtemps enfoui. Au contraire, une découverte de ce genre aurait nui à la leçon qu'elle voulait enseigner. À la place, Nina voulait que les adeptes intègrent le concept de patience, de labeur et de détermination, même quand leurs efforts ne donnaient aucun résultat.

"Un magicien peut passer cent ans à s'exercer avec son élément de prédilection, mais être encore très loin de le maîtriser. Si quelqu'un reçoit une gratification immédiate, alors je crains que la grandeur ne lui échappe à jamais".

Je me rappelle parfois ces paroles en me demandant ce que je répondrais aujourd'hui, après toutes ces années.

"Ma chère Nina, peut-être que la vie ne se résume pas qu'à la grandeur..."

Elle se moquerait probablement d'une telle déclaration. Ou bien elle la ferait rire.
Chapitre 5
Mon événement de canalisation m'avait vue utiliser la télékinésie (en jetant des déjections au vénérable Stammelford) et il avait donc été supposé que l'élément que je maîtriserais serait l'air. Pour ne rien vous cacher, je comptais bien y parvenir (dans mon projet de maîtrise totale des éléments, naturellement).

De ce fait, j'étais extrêmement enthousiaste à l'idée de découvrir cet élément sous la tutelle de la très distinguée magicienne Agnès ou, de façon plus formelle, Agnès de Glanville, la maîtresse de l'air. Elle y tenait. Outre ma tante, Agnès était la personne qui m'était la plus familière. Aussi loin que je me souvienne, elle rendait fréquemment visite à Aurora (et donc à moi-même). Elle était par conséquent une présence récurrente dans mon enfance. On pourrait considérer que ma formation avait commencé bien avant mon entrée à Aretuza et, au vu des nombreuses leçons « improvisées » et anecdotes instructives que je recevais d'Agnès et Aurora, on n'aurait pas totalement tort.

C'est un fait indéniable : j'eus une enfance privilégiée. J'étais relativement heureuse, en bonne santé et je n'avais besoin de rien (excepté entrer à Aretuza). Cependant, avec le recul, je réalise que mon plus grand privilège fut d'être en contact permanent avec deux des femmes les plus éminentes du monde de la magie. Rares étaient les fillettes de six ans à pouvoir se targuer d'un tel entourage. Avec tout le respect que je dois à ma tante, si Aurora était respectée et populaire (et l'est toujours), Agnès était de loin la plus illustre des deux. Elle est, pourrait-on dire, une légende vivante.

Dans un passé pas si lointain, tous les mages étaient des hommes (ce qui ne surprendra personne). Il existait certes des femmes capables de canaliser le pouvoir des éléments, mais elles étaient qualifiées de « guérisseuses », d'« herboristes » et ne pouvaient prétendre à davantage. Le statut de magicien humain, voyez-vous, était protégé. Seuls de rares élus (masculins) étaient officiellement reconnus comme tels par leurs pairs (masculins).

Puis vint Agnès.

Apparemment, son événement de canalisation aurait consisté en l'invocation accidentelle d'un puissant tourbillon à un très jeune âge. À ce qu'on raconte, le tourbillon se serait rapidement mû en une véritable tempête qui aurait totalement dévasté un petit village côtier. J'ai l'intime conviction que ce récit est exagéré (pour ne pas dire fantaisiste) mais je n'oserais jamais l'exprimer à haute voix. Quoi qu'il en soit, on se mit à parler de cette « jeune prodige » et la rumeur parvint aux oreilles de Giambattista (l'un des architectes de l'Union de Novigrad, aux côtés de ses pairs Jan Bekker et Geoffrey Monck). Souhaitant identifier et trouver des canaux de pouvoir (ou « sources de pouvoir », comme on les appelle aujourd'hui), Giambattista chercha la jeune fille, versa une coquette somme à sa mère en échange de sa vie, puis la soumit à ses tests magiques (qui deviendraient par la suite des épreuves d'entrée à Ban Ard).

Contrairement aux autres enfants éprouvés avant elle, Agnès stupéfia le mage par ses talents innés (dans les récits qu'elle m'en fit, elle insista à maintes occasions sur sa « stupéfaction ») et fut prise sous l'aile de Monck, Bekker et Giambattista, qui l'initièrent aux bases de la magie.

Peu après, Monck réunit les enfants les plus doués, qualifiés d'« élus ». Agnès était la seule fille parmi eux. Il remonta alors l'Aevon y Pont ar Gwennelen (aujourd'hui plus connu sous le nom de Pontar) jusqu'à Loc Muinne, où il persuada onze sorciers d'enseigner aux enfants les arts des races anciennes. C'est ainsi que naquit la légende d'Agnès, la première femme (enfin, fille) à accéder au statut de magicienne (ou « enchanteresse », selon ses mots).

C'est à peu près tout ce que je sais à ce sujet. J'ai souvent demandé à Agnès de me conter ses souvenirs de l'époque où elle côtoyait les Sages des Montagnes bleues mais, chaque fois, elle se fait distante et écarte ma requête d'un vague « une autre fois, peut-être ». J'ignore pourquoi elle se montre aussi réticente à se remémorer cette période de sa vie mais je suis sûre que la prochaine fois que nous nous verrons je parviendrai à lui soutirer une histoire ou deux (un peu d'alcool lui déliera peut-être la langue...).

Comme je le disais : ayant grandi sous l'influence d'une telle femme (et celle de ma tante !), je portais sur mes petites épaules inexpérimentées le poids considérable d'attentes démesurées. L'idée pour moi de ne pas exceller dans l'art de la magie était tout bonnement inacceptable. Je n'avais aucune excuse. « Gâcher un potentiel comme le tien serait un affront à tous ceux qui sont moins fortunés que toi, » me répétait souvent Aurora. « Tu as le luxe de pouvoir choisir, alors choisis bien. »

Ainsi, j'ai travaillé sans relâche pour réussir, car c'était mon devoir.

Ou, comme je le vois à présent, mon fardeau.
Chapitre 6
Malgré ses nombreux bienfaits, on ne peut nier que la magie est dangereuse, surtout entre les mains de mages inexpérimentés, et plus encore lorsqu'on manie le feu : le plus imprévisible et chaotique de tous les éléments. En fait, la plupart des adeptes ont tout intérêt à s'en abstenir, s'ils tiennent à la vie et à celle des personnes qui les entourent. Pour sûr, si vous ne souhaitez pas souffrir, la maîtrise du feu est la dernière chose à laquelle vous devez aspirer. C'est un fait que j'ai appris dès ma première leçon avec Klara Larissa de Winter, la maîtresse du feu et la rectrice d'Aretuza.

C'était une femme froide (l'ironie ne m'échappe pas) et distante qui passait le moins de temps possible avec les nouveaux adeptes. En apparence, on pouvait être tenté de croire que Klara n'affectionnait pas la profession qu'elle exerçait, mais on ne pouvait pas être plus éloigné de la vérité. Winter, à la grande surprise de ceux qui l'apprennent, était en fait la fondatrice de l'école et elle était très attachée à la réputation de son établissement. Elle estimait, et à raison, qu'il convenait d'offrir aux hommes et aux femmes les mêmes chances et que, si les premiers avaient leur école (Ban Ard) dédiée au développement des facultés de futurs mages, alors il était normal que ces dernières aient la leur. C'est ainsi que fut créée Aretuza.

Le moment venu de faire sa connaissance, Klara se montra incroyablement directe et son détachement devint parfaitement clair. Lors de notre première leçon sur le feu, elle nous dit qu'elle n'avait pas de temps à perdre avec des élèves médiocres et qu'elle n'enseignerait qu'à la plus brillante d'entre nous. « Une seule... » nous avait-elle dit, les dents serrées, en nous jetant un regard glacial. « Je ne formerai qu'une seule d'entre vous. Pas une de plus. »

Comme vous pouvez l'imaginer, j'étais résolue à être cette élève (il le fallait !), même après que la maîtresse de Winter avait tenté d'anéantir nos espoirs quant à son élément :

« Vous vous brûlerez. Encore et encore. Vous connaîtrez la douleur et l'échec. Et, chaque fois que vous invoquerez le pouvoir du feu, vous danserez avec la mort, car le feu a pris les vies de nombreux mages, amateurs comme expérimentés, et il prendra la vôtre également si vous n'y prenez pas garde. »

Elle disait vrai. Le feu peut être canalisé assez facilement, mais le manier est une tout autre affaire. En raison de sa nature imprévisible, alliée à l'incroyable quantité d'énergie qu'il recèle, les mages qui font appel à lui se trouvent souvent dépassés par son pouvoir. Et il est alors impossible à contrôler. Au fil des ans, bien des mages ont été engloutis par les flammes et brûlés vifs à cause de leur inaptitude à enrayer leur progression. Quelques survivants qualifient le moment précédant la catastrophe de pure extase, certains affichant même sans vergogne leur désir de ressentir ce pouvoir à nouveau, dût-il leur coûter la vie et blesser leur entourage. Je suppose que plus un pouvoir est grand, plus il risque de vous corrompre.

Cependant, la mise en garde de Klara n'entama pas ma détermination à maîtriser les quatre éléments fondamentaux. Du moins, jusqu'à ce que les conditions d'accès à sa classe furent établies. Ce fut la première fois que je la vis sourire. Quoiqu'il s'agissait davantage d'un sinistre rictus. Elle tendit délicatement la main, paume tournée vers le ciel, puis dit avec le plus grand calme :

« Celle d'entre vous qui tiendra ma main pourra se porter candidate. »

Elle fit ensuite un geste singulier avec ses doigts. Sa main se mit à briller, rougeoyante. Sa peau se couvrit de cloques, brûla puis noircit en fondant sous l'effet de la chaleur. En lieu et place de ses doigts pâles et délicats se trouvaient désormais cinq brindilles incandescentes.

Le défi était explicite.

« Quiconque veut jouer avec le feu doit être prêt à se brûler. »

Personne n'osa bouger. Certaines retinrent même leur souffle durant de longues secondes. Je doute qu'aucune d'entre nous eût imaginé que notre premier cours se déroulerait ainsi.

J'aurais compris que les autres filles pensent qu'il s'agissait là d'une ruse de notre professeure. Une plaisanterie destinée à briser la glace. Mais je savais que ce n'était pas le cas. Je l'avais vu dans les yeux de Klara : elle était on ne peut plus sérieuse. C'était là le genre d'engagement qu'elle exigeait. Par conséquent, je n'avais pas le choix. Je devais agir. J'approchai alors avec hésitation de la main brûlante et tendis la mienne, prudemment. À ce moment, j'espérais que ma démarche suffirait, que la maîtresse de Winter n'attendait qu'une démonstration de bonne volonté.

Hélas, ses yeux impassibles rivés sur moi, elle ne fit pas un geste. Elle attendait...

Il ne me restait donc plus qu'une chose à faire...

Je fermai les yeux, saisis fermement sa main et me mis à hurler.
Chapitre 7
Les Quatre royaumes comptent deux écoles de mages prestigieuses. L'école de sorciers Ban Ard à Kaedwen et l'école de magiciennes Aretuza en Temeria (un jour, peut-être, nous n'aurons plus à séparer les hommes et les femmes mais, pour l'heure, il en est ainsi). Si vous connaissez un tant soit peu la nature humaine, vous aurez deviné qu'il existe entre les deux établissements une rivalité remontant à leur fondation.

Les professeurs des deux écoles se réunissent régulièrement pour débattre de la magie et de son usage, et portent un intérêt croissant au paysage politique des Royaumes du Nord. Toutefois, ils se retrouvent principalement pour cancaner et se vanter des divers succès de leurs établissements respectifs. J'ai rencontré un bon nombre des élèves de Ban Ard et je ne me gênerai pas pour dire que, d'un point de vue strictement académique, les filles surclassent les garçons presque chaque année. Cependant, ce n'est pas en matière d'examens et d'évaluations que se joue véritablement la compétition. Loin de là ! Les élèves des deux écoles ne savent que trop bien que le prestige revient en réalité au vainqueur de la Joute du chaos (ainsi officieusement nommée par les participants).

Chaque année, les deux écoles se rencontrent pour une démonstration (ou plutôt un concours) de prouesses académiques et physiques, l'honneur de l'organisation revenant au vainqueur de l'édition passée. Je ne saurais dire laquelle des deux écoles a triomphé le plus de fois, mais une chose est certaine : elles sont proches ! Pour les filles d'Aretuza, ce simple fait est motif de réjouissance, car il est bien connu que les garçons prennent cette compétition très à cœur. Preuve en est qu'ils préfèrent s'entraîner pour la joute plutôt que se concentrer sur leurs études, ce qui explique qu'Aretuza prévale bien souvent sur cet aspect.

Outre l'utilisation de la magie, il n'y a rien de bien notable au sujet de cette rencontre. Je suis certaine que des événements similaires ont lieu aux quatre coins du monde. La plupart des gens aiment se mesurer les uns aux autres. Il en va ainsi : durant trois jours, les écoles participent à diverses activités et épreuves, de la fabrication de potions et la résolution de problèmes à la course d'obstacles et au duel (cette dernière épreuve étant la plus prestigieuse, celle qui marque la fin de la joute). On fait alors le compte des points et le vainqueur reçoit le Trophée du Don et de l'Art (ou la « Coupe de la Joute »), puis les écoles sont conviées à célébrer l'événement au cours d'un grand festin dansant. Pour tout vous dire, il s'agit là du meilleur moment de l'année et, lorsque j'étais encore élève, il régnait au cours des semaines qui le précédaient une joyeuse excitation. C'est certainement toujours le cas.

Bien que la plupart des élèves participent à la joute d'une façon ou d'une autre (l'esprit d'équipe est au cœur de l'expérience), l'épreuve principale tend à prendre le pas sur le reste. Or, selon la tradition, un duel n'oppose que deux personnes. Naturellement, l'élève le plus doué de chaque école représente son établissement en tant qu'Aretuza Victrix ou Ban Ard Victor, et les deux adeptes s'opposent dans un combat à la fois exaltant et dangereux. Le vainqueur de cette ultime manche reçoit un nombre conséquent de points et, le plus souvent (mais pas toujours), le résultat de l'affrontement détermine l'issue du tournoi. Comme vous pouvez l'imaginer, la pression qui pèse sur les duellistes est colossale.

Lors de ma troisième année à Aretuza, la maîtresse de Winter me désigna pour représenter l'école, au grand désarroi de Yanna, qui avait disputé les deux précédentes joutes en tant que Victrix. J'avais déjà vu Yanna s'enrager à de nombreuses reprises, mais je ne l'avais encore jamais vue bouillonner comme lorsqu'elle apprit que je serais l'élue de l'école pour la finale du tournoi. « Comment peut-ELLE être l'ambassadrice d'Aretuza ?! » avait-elle hurlé. « Elle n'a même pas été embellie ! »

Elle n'avait pas tort. C'était un fait. Toutes les imperfections qui me caractérisaient étaient encore là. Contrairement à mes camarades de classe, je n'avais jamais adhéré à l'idée d'utiliser la magie pour changer mon apparence et j'avais donc refusé de prendre part au procédé d'embellissement.

Yanna, elle, avait sauté sur la première occasion de le faire. Je ne l'ai jamais vue avant qu'elle se transforme mais, d'après la rumeur, elle avait la peau tachetée et des dents de lapin tordues. En la voyant, nul ne pourrait s'en douter. Elle avait désormais une peau de porcelaine, son sourire était parfait et ses longs cheveux châtains tombaient toujours idéalement de part et d'autre de son joli visage symétrique. En un mot comme en cent, sa transformation avait éradiqué toute imperfection perceptible. (Je me demande tout de même à quoi elle ressemblerait sans cet « embellissement »... Elle serait sans doute jolie malgré tout. Juste un peu plus naturelle.)

Même Kalena, qui soutenait d'ordinaire mes choix avec un enthousiasme débordant, m'avait harcelée des jours durant pour me convaincre d'essayer. Mais j'aimais être moi-même. Et j'aimais me regarder dans le miroir, moi, et non une inconnue à la beauté artificielle qui imitait mes gestes. Je refusai donc de me plier à la transformation (après tout, je pourrais tout aussi bien modifier mon apparence ultérieurement si jamais je changeais d'avis, je ne voyais pas où était l'urgence).

Quoi qu'il en soit, les complaintes de Yanna n'eurent aucun effet sur le cours des événements. J'avais été sélectionnée et Klara n'était pas le genre de femme à revenir sur ses décisions, et encore moins du genre à changer d'avis sur les revendications d'une apprentie. Il en fut donc ainsi. J'affronterais le meilleur élève de Ban Ard au tournoi annuel de la Joute du chaos.

Alors, j'avais une telle confiance en mes capacités que, sincèrement, l'idée de perdre ne m'a pas un seul instant effleuré l'esprit.

D'aucuns diront que j'avais un orgueil démesuré.
Chapitre 8
Cette finale de la Joute du chaos fut peut-être le moment le plus embarrassant de toute ma scolarité à Aretuza (mais pas le plus bouleversant, hélas). J'affrontais un garçon de petite taille du nom de Géréon, dont je décrirais la personnalité comme « mielleuse ». Je ne me rappelle pas avoir vu son sourire narquois quitter son visage un seul instant.

Bien sûr, de tous les garçons contre qui j'aurais pu perdre, il avait fallu que je tombe sur lui !

Tout au long des semaines précédant la joute, j'avais été entraînée par Klara en personne au cours de leçons particulières, en plus du programme ordinaire. Yanna s'était même portée volontaire pour m'aider à me préparer quand Klara était prise par d'autres obligations. « Je ne souhaite pas que l'Aretuza Victrix ridiculise l'école qu'elle représente », m'avait-elle dit d'un ton que je ne lui soupçonnais pas : encourageant et presque amical. Une fois sa colère dissipée (ou du moins, atténuée), elle se montra d'une aide et d'un soutien précieux lors de son temps libre. Hélas, tous ces conseils et préparatifs ne suffirent pas à m'armer pour l'affrontement que j'allais livrer.

Géréon, à la surprise générale, sembla-t-il, fit usage d'une magie que l'on n'avait encore jamais vue dans le cadre du tournoi. Il s'avéra qu'il avait un talent inné pour les illusions et il se servit de leurres visuels pour me déstabiliser complètement. Dès les premiers instants du duel, je me retrouvai face à de multiples Géréon (une dizaine, au moins) et je n'avais absolument aucune idée duquel pouvait être l'original. Je me tenais là, devant une foule de spectateurs d'Aretuza et de Ban Ard, désespérément confuse, mes yeux parcourant tour à tour de nombreux visages arborant tous le même sourire suffisant. Son rire résonnait de toutes parts autour de moi, moquant mes vaines tentatives d'attaque et mon incapacité à identifier le véritable Géréon.

Je me retrouvai vite épuisée, à court d'énergie, et constituai alors une cible facile pour le garçon. D'un simple coup de vent, Géréon me projeta contre une colonne de pierre. Le choc me coupa le souffle et me laissa sans défense. Et ainsi, c'en fut terminé. Géréon fut couronné champion, Ban Ard remporta de justesse la Joute du chaos et je n'avais plus qu'à m'apitoyer sur mon sort, confuse, dévastée et profondément humiliée.

« Il faut toujours prévoir l'imprévisible. » Ce furent les seuls mots que Géréon et moi échangeâmes. Il me les dit alors qu'il m'aidait à me relever, après la finale, avec un sourire en coin et le sourcil levé, à l'apogée de sa suffisance. Je ne prêtai pas attention à ces mots, à l'époque. Et aujourd'hui non plus. Comment pourrait-on prévoir l'imprévisible ? C'est absurde ! (Cependant, j'aurais peut-être dû aborder l'affrontement avec un peu plus de modestie. C'est peut-être ce qu'il voulait dire. Au vu de son attitude, néanmoins, ç'aurait été terriblement ironique.)

Je ne pris pas part au festin de clôture, ce soir-là. Trop abattue, je préférai me réfugier dans mes quartiers pour bouder. L'idée d'affronter les railleries d'une salle pleine d'élèves de Ban Ard me rendait nerveuse à en avoir la nausée, et l'idée de faire face à toutes les camarades que j'avais déçues me mortifiait. Après la cérémonie de clôture, j'évitai également ma tante Aurora, redoutant ce qu'elle pourrait me dire. J'imaginais qu'elle tiendrait ce discours : « Je ne suis pas colère, Alissa chérie. Je suis simplement... déçue. » Cette pensée me remplissait de terreur. (Elle se montra en fait bien plus réconfortante quand nous eûmes enfin cette discussion. On se fait souvent de ces situations une image plus noire que la réalité.)

Kalena, qui s'était éprise (je le découvris plus tard) de l'un des élèves de Ban Ard, délaissa son soupirant à l'instant où elle réalisa que je ne m'étais pas présentée aux réjouissances. Elle vint me trouver là où je m'étais isolée et passa le plus clair de la soirée à me consoler. Tout du moins, dans un premier temps. Et puis, mes complaintes incessantes venant à bout de sa patience, elle fit une chose à laquelle je ne m'attendais pas. Elle me réprimanda.

« Oh, grandis un peu, petite sotte ! Ta tante ne t'a-t-elle jamais appris qu'on ne pouvait pas toujours être la première partout ? La plupart d'entre nous ne seront jamais les premières nulle part. Tu es extrêmement douée, pour ton âge, c'est indéniable. Tu es intelligente et courageuse. Et tu en sais long sur le monde... et la magie. Mais tu es bien trop orgueilleuse et, pardonne-moi, prétentieuse. Tu seras peut-être surprise de l'apprendre mais tu n'es pas le centre du monde. L'espace d'un instant, juste un instant, cesse de vouloir faire impression ou prouver ta valeur, et tâche... tâche d'être toi-même. Tâche de prendre du bon temps. Car toute la renommée et tout le prestige du monde ne valent rien si tu n'es pas heureuse. »

Ce fut la première fois que je fus abasourdie par une déclaration de Kalena. Et je n'aurais jamais cru apprendre un jour quelque chose de sa bouche. Pourtant, ce fut le cas. J'avais reçu une leçon.

Après m'avoir laissé un instant pour me remettre, elle me persuada de l'accompagner dans le hall, où la fête battait encore son plein. Elle se montra étonnamment persuasive et je la suivis sans hésitation. Et devinez quoi ! Personne ne rit de moi. Personne ne me blâma. Personne ne m'en voulait (à part moi-même, au départ). En réalité, je passai l'une des meilleures soirées de ma vie.

Je n'en avais pas conscience, alors, mais cette discussion avec Kalena marquerait pour moi un tournant. Pour la toute première fois, je pris la peine de m'interroger sincèrement sur qui j'étais et, plus important encore, sur qui je voulais être, indépendamment du regard d'autrui. Pour la première fois, je remis en cause ma « destinée ».
Chapitre 9
Jan Bekker, le maître des éléments, s'était présenté maintes fois à Aretuza durant mon séjour à l'école, principalement pour assister aux Coupes de la Joute (pour soutenir les garçons de Ban Ard, naturellement). Toutefois, une année, après une victoire écrasante d'Aretuza, il décida de prolonger son séjour pour enseigner à l'école pendant un semestre. Lors de son premier discours, il déclara avoir vu un grand potentiel chez certaines filles et souhaiter les aider dans leur "recherche de la grandeur" en prodiguant une série de cours instructifs. Cependant, je crois sincèrement que ce n'était qu'une ruse pour évaluer les maîtresses : il espérait peut-être découvrir comment elles parvenaient à encourager et discipliner leurs élèves, qui offraient un contraste saisissant avec les garçons indisciplinés de Ban Ard (comme c'est toujours le cas, il semblerait que sa reconnaissance ait échoué).

Pour ceux qui ne connaîtraient pas maître Bekker, on peut résumer son approche et son idée de l'enseignement de la magie par un extrait de son premier discours (je noircis presque vingt parchemins pour le prendre en notes dans son intégralité) :

"Si l'on n'étend pas les limites du possible, alors on n'est tout simplement pas à la hauteur du Don et de l'Art. N'oubliez pas ceci : c'est notre obligation à tous de chercher la grandeur, de l'atteindre, de la dépasser et de définir une nouvelle norme d'excellence que nos successeurs devront surpasser. En tant que mages, c'est le minimum acceptable et nous avons le devoir de demander des comptes à nos pairs pour leurs manquements. Il n'y a qu'ensemble, grâce à notre force et notre solidarité, que nous pouvons espérer altérer notre réalité dans l'intérêt général..."

Comme vous pouvez le constater, c'était un homme très passionné. Mais j'imagine qu'il faut l'être pour réaliser de tels exploits que lui. Quoi qu'il en soit, je buvais chacun de ses mots à l'époque, car son opinion renforça ce que m'a tante m'avait déjà appris. Toutefois, cela provoqua chez moi ce que je perçois aujourd'hui comme un instant de grande faiblesse et un sens biaisé des priorités. Les paroles sages de maître Bekker résonnant à mes oreilles, j'étais convaincue de devoir suivre à la lettre ses conseils et décidai (bêtement) d'accomplir mon devoir de magicienne en demandant des comptes à ma meilleure amie Kalena sur ses "manquements". (Bon sang, j'ai honte rien que d'écrire ces mots.)

Je lui demandai donc de s'asseoir et lui dit qu'elle devait faire mieux. Qu'elle devait faire attention, se concentrer davantage et travailler plus dur pour éradiquer ses défauts (nombreux, lui avais-je fait remarquer avec un cruel manque de tact). Je me rappelle l'expression sur son visage. Elle n'était ni contrariée ni fâchée. Loin de là, en fait. Elle prit plutôt bien mes remarques condescendantes. Son expression tenait plus de la surprise qu'autre chose : elle était simplement surprise que sa meilleure amie puisse se comporter avec autant de prétention et lui parler ainsi (je préférerais franchement n'en avoir rien fait).

Au lieu de riposter et de se quereller avec moi (elle en aurait eu parfaitement le droit), elle chercha simplement à m'expliquer comment elle voyait les choses :

"Je veux parcourir le monde. Rencontrer des gens, les aider. Je me fiche d'accomplir de grandes choses, de repousser les limites de la science et de la découverte. Je préfère laisser ces ambitions aux ambitieux : aux gens comme toi, maître Bekker, Yanna et tous les autres. Je suis largement assez puissante pour faire beaucoup de bien. Pour aider les gens qui ont vraiment besoin d'aide. Et c'est ce que je ferai⁠. C'est décidé. Je parcourrai bientôt le monde comme dwimveandra, et j'aiderai tous les gens dans le besoin que je croiserai sur ma route. Et tu sais quoi ? Je crois que je ne reviendrai jamais..."

Parfois, le destin a une façon terriblement cruelle et ironique d'interpréter les désirs des gens.

"... Je crois que je ne reviendrai jamais..."

Ces mots continuent de me hanter, ils résonnent dans ma tête chaque fois que je me retrouve seule. Chaque fois que je prends le temps de réfléchir au passé. Ils me rappellent constamment que c'est moi, par mes actes et ma bêtise, qui ai permis à ces mots de se concrétiser de la pire des façons.
Chapitre 10
"Notre force se limite à celle de notre maillon le plus faible. C'est pourquoi il nous faut nous entourer de gens du même calibre que nous (des égaux tant par leurs prouesses que leur potentiel), car on ne peut pas voler en portant un poids mort."

C'était une autre maxime de Bekker dans toute sa gloire déviante et sa pseudo-sagesse. Et ce fut justement cette formule de sagesse qui fit basculer mon amitié avec Kalena lors d'un moment irréversible qui entraîna regrets et absolu désespoir.

"Je suis désolée, Kalena, mais nous ne pouvons plus être amies." Je le lui avais dit sévèrement. Stoïquement.

Mais je ne le pensais pas. Je vous assure. Mon but était simplement de... la motiver (c'était du chantage affectif, oui, je le sais aujourd'hui). Elle avait accepté ma tirade sans sourciller, alors je ne m'attendais pas à ce qu'elle réagisse aussi vivement à ma stupide ruse. Toutefois, ces mots... Ces mots la heurtèrent vraiment.

"Tu veux quitter Aretuza ? Alors pars ! Qu'est-ce que tu attends ? On ne veut pas de toi ici, de toute façon !"

Encore une fois, je ne le pensais pas. J'étais simplement agacée, agitée, agressive et trop sûre de moi (comme nous le sommes presque tous au milieu d'une dispute, je suppose). Nous échangeâmes d'autres propos virulents, mais je ne vais pas m'étendre davantage sur notre dispute. Bon sang, je pense en avoir refoulé les pires moments, mais c'est sûrement mieux ainsi, car si je me rappelais notre dispute plus en détail, le souvenir n'en serait que plus douloureux. Cependant, je ne pourrai jamais oublier comment cela se termina.

Kalena, incapable de comprendre ma froideur, finit par s'enfuir en larmes. Pour des raisons qui m'échapperont sûrement toujours, elle partit en courant à Tor Lara (peut-être parce qu'elle savait l'endroit interdit et qu'il ne s'y trouverait personne pour l'ennuyer).

Ensuite, je commis une dernière erreur...

Ne voulant pas que nous en restions là, je la suivis. L'affrontai. L'acculai, je pense. Mais elle ne voulait pas parler. Elle voulait rester seule. Et elle avait justement un moyen de s'éloigner de moi⁠. En montant jusqu'au sommet de la tour, où se trouvait le fameux portail. Je la poursuivis malgré tout. Je ne la laissai pas tranquille. Je la poussai vers le seul moyen de m'échapper...

Sans me laisser le temps de l'arrêter, elle activa le portail et, sans réfléchir, se jeta dans le tourbillon de lumière distordue et le vaste chaos cosmique au-delà.

Elle disparut dans un éclair aveuglant. À jamais.

Personne ne savait quel destin l'attendait de l'autre côté de ce maudit portail. La plupart disaient qu'elle était probablement morte, pulvérisée en millions de fragments dispersés à travers les plans. D'autres présumaient qu'elle avait été recrachée dans une région lointaine et inhospitalière, loin de chez elle et avec peu d'espoirs de survie. Mais, bien sûr, personne n'avait de certitude. Nous ne pouvions pas déterminer ce qui était arrivé, et il n'y avait absolument aucun moyen de la suivre (même si de Winter avait approuvé une entreprise aussi dangereuse, ce dont elle s'abstint évidemment), car le portail instable était imprévisible. La seule chose dont nous convînmes tous, ce fut que Kalena était partie, et au fil des jours, des semaines, des mois, puis des années tout le monde comprit la triste réalité : elle ne reviendrait jamais.

Toutefois, malgré toute la tristesse qui suivit cet événement, une lueur d'espoir finit par se présenter.

Quelques années après que Kalena eut franchi le portail distordu, un petit groupe d'étudiantes expérimentées d'Aretuza, dont moi, se rendit dans un petit village d'Ellander pour apporter son aide (aux côtés de prêtresses du temple de Melitele). La population locale était frappée par une maladie mortelle, et nous devions rendre aussi paisibles que possibles les derniers instants de ceux que nous ne pouvions pas soigner (la magie a quand même des limites).

L'un des hommes mourants dont je m'occupai me dit qu'une magicienne itinérante (nous les appelons des "dwimveandras") était passée l'année précédente, et qu'elle était restée quelques jours pour aider les habitants dans leur travail (plantation des cultures, tonte des moutons, etc.). Il la décrivit comme l'une des personnes les plus gentilles qu'il ait jamais rencontrées, et même s'il ne se souvenait pas de son nom exact, il était persuadé qu'il commençait pas un K ("Kayden, Kayla, Keena ou quelque chose comme ça", me dit-il).

Ce fut tout.

Mais cela suffit à me redonner de l'espoir.

Bien sûr, j'ai conscience que les chances sont assez minces que ce fut Kalena. Mais de faibles chances valent mieux que rien, après tout. Je me réconforte donc en me disant que mon amie accomplit peut-être son rêve quelque part. Qu'elle aide les gens où qu'elle aille. Qu'elle change le monde non pas en accomplissant de grandes choses, mais par de modestes actes bons et généreux, un à la fois⁠. À la manière de Kalena.

S'il en est ainsi, ce que j'espère sincèrement, peut-être nos chemins se croiseront-ils à nouveau, et peut-être pourrai-je alors enfin arranger les choses entre nous.

Cela me ferait tellement plaisir.
Chapitre 11
Ma dernière semaine à Aretuza arriva bien plus tôt que prévu. Surtout parce que je quittai l'école. (Une décision que je n'ai jamais regrettée depuis, si vous voulez savoir.)

Avec le recul, cela faisait longtemps que l'envie me taraudait.

Au début, j'avais été aveuglée par une vision prédéterminée de ce à quoi ressemblerait le succès. Ma tante m'avait dit qui je deviendrais, et j'avais essayé, en y mettant toute ma force et mon courage, de devenir cette personne : pendant des années, cela avait été toute mon identité, et cette constance m'apportait une certaine forme de réconfort.

J'étais devenue une jeune adulte lorsque je me mis à me demander ce que j'attendais vraiment de la vie. Qu'est-ce qui m'apporterait de la joie ? Un sentiment d'accomplissement ? Quel héritage voulais-je laisser ? La nuit des célébrations de la Joute du chaos, Kalena avait semé le doute en moi quant à mes aspirations, et plus tard, ses mots d'adieu instillèrent en moi le besoin de repenser et, finalement, revoir mes objectifs. En réfléchissant à son projet de devenir une dwimveandra, j'acceptai lentement cette idée et commençai à comprendre ce qu'un tel but avait de séduisant. C'était une vie qui offrait la liberté, l'aventure et une chance de faire le bien chaque jour. Une chaleur inhabituelle, un sentiment agréable, m'envahit tandis que je songeai à cela et m'imaginer menant une telle vie était une vision très attirante.

Ne trouvant pas de meilleure description, je dirais que j'avais été préparée pour un moment intense de clarté. Toutefois, ce moment ne vint pas avant ma dernière année et j'accueillis chaudement ce changement de direction qui couvait depuis longtemps. Il se trouve que le dernier encouragement dont j'avais besoin eut une origine des plus inattendues.

En tant qu'aînée des échelons supérieurs de la hiérarchie estudiantine (ou quelque chose du genre...), on m'avait associée à l'une des nouvelles adeptes pour que je lui serve de mentor durant ses débuts en première année (cette obligation était un moyen de préparer les futures diplômées à un éventuel poste de maîtresse d'Aretuza). J'avais été chargée de guider une fille maigre aux yeux de biche appelée Alouette et, en la rencontrant, je réalisai rapidement que mes anciennes passions s'étaient érodées durant mon séjour à l'école. Premièrement, elle débordait d'enthousiasme pour le Don et l'Art, et s'était complètement entichée des principes de notre institution de magie. Qui plus est, c'était la plus gentille fille que j'aie jamais rencontrée, à l'intérieur comme à l'extérieur d'Aretuza. Par exemple, durant une de nos nombreuses séances d'étude, elle dit d'un air songeur : "Si la magie est chaotique, il est normal que tous ceux qui la manipulent soient disciplinés. Pour éviter l'anarchie." (Je crois que c'est à cet instant que je compris qu'elle deviendrait une maîtresse d'Aretuza, et peut-être même une rectrice. Et je ne n'avais pas tort.)

On pourrait dire, je crois, que cette fille discrète porta le coup de grâce à mon ancienne moi. Ce fut le coup final qui trancha les liens étroits auxquels je m'accrochais désespérément. Ainsi donc, le voile étant levé sur mes véritables désirs, je savais exactement ce que je devais faire ensuite.

Étonnamment, ma tante Aurora pris assez bien (façon de parler) la nouvelle de mon départ imminent...

"Si l'on a parié sur une course de chevaux, ma chérie, on va bien sûr crier tant qu'on peut pour encourager le cheval que l'on a choisi. Mais à quoi bon s'époumoner pour une jument qui veut abandonner la compétition ? Hmm ? Ce serait gâcher sa salive, si tu veux mon avis."

Je n'étais pas sûre de bien comprendre son analogie, surtout la partie sur le pari (sur moi ?), mais je ne lui posai pas de question, car j'étais satisfaite par son ton déçu : c'était bien mieux que la réponse véhémente à laquelle je m'étais attendue. (Je m'impliquais moins dans mes études à ce moment-là, alors j'imagine que ma tante devait sentir qu'il y avait un problème et se préparer à ma révélation imminente.)

Toutefois, je reste stupéfaite par la vitesse à laquelle les choses basculèrent durant cette dernière année. Protégée prometteuse, je devins du jour au lendemain une paria rejetée. (J'ai peut-être oublié le passage où de Winter avait suggéré "subtilement" que je n'étais plus la bienvenue à l'académie, mais il vaut mieux que je ne m'étende pas sur cet échange.)

Ainsi donc, en emportant mes maigres affaires, après avoir fait mes adieux, je quittai ma chère Aretuza pour m'aventurer seule dans le monde en voyageant comme dwimveandra.

Et il se trouve que... Je n'y suis jamais retournée.
Chapitre 12
Ces derniers temps, les journées sont plus courtes et plus froides, alors je me retrouve à passer plus de temps à l'intérieur, à me prélasser près du feu (quand j'ai le luxe de séjourner dans un endroit en étant pourvu, bien sûr). Cela signifie aussi que j'ai à nouveau plus de temps pour m'asseoir et reprendre mes notes.

J'ai quelque peu négligé mon journal durant l'année qui vient de s'écouler. Après avoir achevé mes mémoires, je me suis encore laissée aller à un manque de constance, en me persuadant que je me souviendrais sûrement des événements importants de mes voyages lorsque j'en ferais le récit plus tard (plus facile à dire qu'à faire). Ma tante Aurora, elle, serait très mécontente de cette approche nonchalante. Elle soulignait toujours l'importance d'être constant, même lorsque l'on n'avait pas envie de faire quelque chose (et d'ailleurs, surtout dans ce cas). Je me souviens d'elle affirmant que "l'on ne peut pas compter sur sa motivation seule pour traverser les temps difficiles. Il faut un engagement infaillible⁠. Seul l'engagement garantit la constance." Je ne peux pas lui reprocher sa logique.

Malgré tout, en ce moment, ce n'est pas le devoir qui guide ma main, mais la motivation. (Je m'imagine très bien le regard sombre d'Aurora me jugeant depuis l'autre bout du continent.) Je me sens poussée à écrire, car je crois que la fâcheuse situation dans laquelle je me trouve mérite d'être documentée. L'affaire me semble importante. Elle est au moins curieuse, dirais-je, et abominable au pire (et je m'attends vraiment au pire).

Il semblerait que le sentiment général envers les magiciens ait changé, mais pas pour s'améliorer. Il y a quelques mois, j'ai été chassée d'un village par un échevin hostile et assez grossier. "On veut pas de ta sale engeance par ici, dégage ! Fous le camp !" m'a-t-il crié avant de cracher un gros glaire dans ma direction. C'était la première fois depuis mon départ d'Aretuza que je rencontrais une telle animosité et, hélas, cela n'a pas été la dernière. Beaucoup d'autres communautés rurales m'ont rejetée. Même des villes dans lesquelles je m'étais déjà rendue, où j'avais noué des relations et des amitiés, m'ont refusé leur habituelle hospitalité.

Manifestement, quelque chose clochait.

Il y a quelques jours, toutefois, j'ai eu la chance de rencontrer une autre voyageuse sur la route. Une jeune barde, qui, curieusement, semblait victime d'un maléfice étrange (ou alors c'était une blague idiote et elle se moquait simplement de moi). Elle prétendait ne pas pouvoir prononcer un seul mot sans se mettre à chanter des rimes, et l'entendre déclamer strophe après strophe a fini de me convaincre de la réalité de son malheur (je suis sûre que personne n'agirait de la sorte sans y être obligé).

Bref, nous avons voyagé côte à côte toute une journée (elle allait voir un ami qu'elle croyait sincèrement capable de lever sa malédiction), et durant le temps que nous avons passé ensemble, elle m'a chanté les événements auxquels elle avait assisté dans une ville proche la semaine précédente :

"La ville était en émoi, les esprits s'agitaient,

Un faon, massacré sur un puits, avait été trouvé,

Ses entrailles étaient éparpillées, ses yeux arrachés,

Un rituel maléfique, rien d'autre ne pouvait l'expliquer.

Par chance, des spécialistes se présentèrent rapidement,

'Nous trouverons l'ignoble coupable et ne partirons pas avant !'

Ils cherchèrent donc par monts et par vaux,

Et l'origine des malheurs ils trouvèrent bientôt.

Ils débusquèrent une sorcière aux projets des plus vils,

Ne pouvant fuir nulle part, la sorcière se rendit bien vite,

Puis ils bâtirent un bûcher et la brûlèrent vive,

Le travail fait, ils empochèrent leur argent et repartirent aussi vite."

Il se peut que j'aie un peu paraphrasé (je ne suis pas poète), mais il reste l'essentiel.

Durant ma vie, j'ai bien sûr entendu des histoires sur des magiciens corrompus par le pouvoir (ou simplement indifférents aux souffrances d'autrui), se livrant à des actes moralement discutables. Et oui, j'ai entendu parler d'innocents blessés par les activités de ces magiciens.

Cependant, il s'agissait d'autre chose.

La barde m'a raconté avoir entendu beaucoup d'autres histoires sur de méchantes sorcières et est allée jusqu'à parler de fléau pour décrire la situation.

Évidemment, je n'y crois pas une seconde (pas plus qu'elle, d'ailleurs).

Je crains qu'il n'y ait un sérieux problème. Les magiciens ne deviennent pas maléfiques en masse. Diable, il n'y a même pas assez de magiciens dans les Royaumes du Nord pour peupler autant d'histoires, surtout ici dans la campagne.

J'ai donc décidé d'enquêter sur cette affaire, car elle le mérite assurément.

Jusque-là, je n'ai pas grand-chose pour avancer, et vu les circonstances, beaucoup de gens sont, vous vous en doutez, assez peu coopératifs. Toutefois, j'ai une piste. Un nom que la barde a mentionné et que j'ai entendu prononcer dans les rares tavernes où j'ai eu la chance de pouvoir être logée.

Ce nom me conduira sûrement à l'origine de ce phénomène étrange : c'est au moins un élément concret sur lequel je peux enquêter.

Ce nom est celui de Hale.
 
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